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On ne peut gagner que si l’on est heureux

Federico Coppini - 04-02-2018 - Lectures: 1158
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On ne peut gagner que si l’on est heureux

La semaine dernière j’ai assisté à la finale du tournoi de Charleston entre Andrea Petkovic et Jana Cepalova. J’aime bien regarder du tennis joué sur terre battue verte : la couleur du court, pour ceux qui sont habitués à l’ocre des terrains européens, devient quelque chose d’irréel.

Cependant, ce qui m’a frappé le plus n’était pas la surface verte ni le niveau de jeu des deux finalistes. C’était le speech d’Andrea Petkovic à la fin de la rencontre qui m’a effectivement enchanté, avec son beau sourire - tel que celui du voyageur qui a sillonné tous les pays - ainsi que sa voix claire à l’intonation presque masculine. Alors qu’elle parlait, Andrea tenait maladroitement un bouquet de fleurs, comme si c’était la première fois qu’elle faisait cela. Et pourtant, même ce geste pas très élégant ajoutait une couche de vérité et de sincérité à ce qu’elle était en train de dire.

Elle a d’abord félicité son adversaire, son ton n’étant en aucune manière formel ou hypocrite. Andrea a rappelé que Cepalova, âgée à l’époque de 20 ans seulement, s’était rendue à Charleston toute seule, sans sponsor, sans coach ni proches, en se disant admirée par autant de courage. L'Allemande s’était donc adressée à ses proches et à son coach à elle pour rappeler, sans perdre son sourire, les moments les plus compliqués où ses nombreuses blessures lui ont empêché de participer aux compétitions, en provoquant sa dégringolade dans le classement Wta. Enfin, elle a remercié les organisateurs de “L’un des plus beaux tournois au monde” ; même en cet instant aussi banal, elle a réussi à être très simple et adorable à mes yeux. Ébranlé par autant de spontanéité et (j’avoue) de beauté, j’ai commencé à chercher des infos sur son compte. J’ai finalement trouvé, en fouillant parmi plusieurs articles, ce que au fond je savais déjà sans la connaitre, ce que j’avais pressenti sans que cela ne donne corps à une pensée accomplie.

Née en Bosnie il y a désormais 30 ans, Andrea s’est abritée en Allemagne pendant les Guerres Balkaniques. Très douée à l’école, elle s’est inscrite à la fac pour étudier les Sciences Politiques. Malgré ses nombreuses blessures, qui l’ont précipitée de la 9e place Wta (2011) jusqu’en dessous du n.100 en 2012, Andrea a réussi quand-même à faire son retour parmi les 40 premières joueuses au monde. Elle a même caressé l’idée d’abandonner le tennis après les Jeux Olympiques de 2016, dans l’optique de s’inscrire à l’Ecole de Journalisme et peut-être faire de la politique pour fonder un parti dans l'intérêt des peuples, notamment des plus jeunes. Elle joue de la guitare et de la batterie. Cet instrument-ci, dit-elle, l’aide aussi à entraîner sa coordination et mieux jouer au tennis. Elle apprécie aussi bien Goethe, génie de l’écriture, que Che Guevara, génie du combat. Certains pensent que si elle s’était consacrée à 100% au tennis, Andrea atteignerait un niveau encore plus élevé. Voici sa riposte : “Si je n’avais pas fait tout cela dans ma vie, je ne serais même pas une bonne joueuse (...) Je suis ce genre de personne qui a besoin d'entraîner non seulement son corps mais aussi son âme et sa tête”.

La travail de coaching que j’effectue avec les sportifs, notamment les plus jeunes, est la preuve (au quotidien) du fait que Petkovic est très sage malgré son jeune âge. En effet, ceux qui réussissent à mener une vie en dehors du court de tennis, sachant atteindre de bons résultats à l’école et cultiver des intérêts pour le domaine du savoir (deux éléments à ne pas mélanger), la musique, le cinéma ou la peinture, avoir des amis et peut-être un amoureux, ce sont d’abord des personnes plus heureuses et deuxièmement de meilleurs athlètes. C’est bien ce qui jaillit des interviews auxquelles participe Andrea : il y a du sens, de la profondeur. Je pense à son admiration pour le courage de la très jeune Cepalova, débarquée à Charleston sans sponsor et sans entraîneur, et la rattache spontanément au désir et à la vocation qu’a développée Andrea par rapport à l’aide aux plus jeunes par le biais du journalisme et de la politique.

D’autre part, je repense à certains parents hantés par l’idée de s’épanouir à travers les succès de leurs enfants, ce qui le pousse à obliger ces derniers à se consacrer au tennis de façon obsessionnelle. Je sais très bien qu’au-delà de ce processus (malade) d’aplatissement et d’identification se cache tout de même l’amour d’un père ou d’une mère ; celui-ci, en tout cas, s’exprime malheureusement en fonction des résultats, sous la pression et dans l’angoisse de la victoire, coûte que coûte. Ainsi, le tennis devient non seulement la chose plus importante dans la vie d’un individue - et en même temps la seule - mais aussi une expérience censée dépouiller l’individu au lieu de l’enrichir. Les athlètes qui nourrissent leur âme et pas que leur corps, à l’instar d’Andrea Petkovic, devancent largement les autres car ils réussissent à appliquer sur le court des enseignements acquis ailleurs (peut-être simplement en jouant de la batterie… ), et inversement à l’école, en famille ou dans le domaine professionnel ce qu’ils ont appris en faisant du tennis.

Le sourire d’Andrea Petkovic, épuisé par la douleur provoquée par les blessures, par la lutte pour remonter la pente à partir des tournois mineurs (et donc par les nuits passées dans des hôtels délabrés et les matches disputés sur des terrains abîmés) décèle un nouveau concept de réussite. La réussite comme processus, chemin professionnel, mais avant tout comme parcours humain : “On ne sera pas heureux uniquement grâce à ses victoires, en revanche on ne pourra gagner que si l’on est heureux”.

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